DES BOUGIES FANTÔMES
TW : Ce mémoire documente ma bascule psychologique à l'aube de l'âge adulte. Il contient des mentions explicites d'automutilation, d'isolement extrême et de polyconsommation médicamenteuse.
Il y a un mot fort qui définit mes jeunes années, mais entendons-nous bien : quand je parle d'adolescence, je ne parle pas de cette période de pureté que l'on nous vend. Je parle de la vraie adolescence. Celle où l'on te lâche au milieu du monde, avec pour seules armes les mécanismes de survie que tu t'es forgés enfant, dans la solitude et les combats.
Très vite, au fil de mes choix et de mes relations, j'ai installé en moi une mécanique vicieuse : l'autosabotage. C'était un bouclier. Des mécanismes de défense dictés par la peur de l'échec, la terreur du succès, ou simplement l'envie de se cacher avant même qu'une déception ne survienne. En parallèle, j'entamais mes premières années de consommation de cannabis. Ce couple toxique a été l'ouverture de ma propre boîte de Pandore.
Les années ont passé, et mon esprit a merveilleusement lié ces deux échappatoires. Je m'isolais du monde. Le Quentin que tout le monde connaissait — assidu, curieux, celui qui donnait envie aux autres de se dépasser — avait tout simplement disparu. J'ai commencé à douter de mes propres peines. Mon complexe d'illégitimité me hurlait : « Et si je me morfondais pour rien ? Tout le monde vit sûrement autant de merde que moi, et n'en fait pas un spectacle aussi minable ».
Alors, je me suis tu. J'ai décrété que mes paroles ne valaient rien, que l'apparence, l'habit et les sourires forcés étaient plus importants que le creux de mon cœur.
En plein milieu de ce marasme, j'ai pris mes jambes à mon cou et je suis parti m'installer à Paris. J'y ai trouvé la liberté dont je rêvais tant, dans une ville aux rues infinies, l'endroit parfait pour permettre à un esprit emprisonné de briser ses chaînes.
J'y ai découvert le monde de la haute cuisine, qui deviendrait mon corps de métier pendant quatre ans. J'ai redécouvert ce qu'était un vrai groupe d'amis soudés, et j'ai goûté à l'amour sous toutes ses formes. Tout semblait parfait.
Mais quand un jeune si fragile, sevré d'estime de lui-même, récupère autant de lumière d'un coup, le contraste choque. L'esprit ne comprend pas. Comment ai-je pu passer d'une chute lente à un lieu calme, rempli d'espoirs et de projets ?. Ce bonheur m'était insoutenable.
Alors, tout s'est fracturé. Et lorsque l'esprit se brise à ce point-là, l'autosabotage s'arrête pour laisser place à l'autodestruction.
La souffrance émotionnelle reprend le dessus, et la haine de soi engendre des comportements ravageurs. Les abus de substances, l'automutilation, la destruction volontaire de tous mes liens sociaux.... Quand ça vous tombe dessus, la peine est si fulgurante que c'est un retour à la case départ, mais en mode de difficulté extrême.
J'ai perdu un appartement, un travail, et plus ou moins cinq relations en l'espace de quelques jours. Le lendemain matin, sur la route pour trouver un nouveau refuge, j'ai vécu l'introspection la plus violente de mon existence. Pour éteindre mes pensées, j'ai découvert les painkillers et les benzodiazépines. C'était un déni total. Je ne voulais plus exister.
Trois jours plus tard, j'ai soufflé mes dix-huit bougies. Elles n'étaient même pas plantées sur le gâteau.
Je fumais, je dormais, je me shootais aux médicaments pour m'assommer, me réveiller, et me rendormir aussitôt. Heureusement, il me restait une console pour m'anesthésier pendant des heures. Je me suis réfugié une troisième fois dans Undertale, j'ai fui sur Apex en ligne avec mon meilleur ami, et j'ai usé NBA 2K.
Je n'avais pas imaginé l'année de mes dix-huit ans ainsi. Gagner et tout perdre en une fraction de seconde ne m'était jamais arrivé. Avoir été mis à nu par la vie, alors que je portais dix couches de protection quelques secondes avant, m'a appris la plus cruelle et la plus belle des leçons : rien ne nous appartiendra jamais.
Il ne nous reste plus qu'à nous émerveiller de l'éphémère.