L'ILLÉGITIMITÉ D'AIMER
Dans ce texte, j'explore les conséquences de mes traumatismes passés sur ma vision de l'amour, en abordant de front la détestation de soi et le syndrome de l'imposteur.
Il y a un gouffre. Un abîme silencieux et invisible qui s'étire entre la vision que je porte sur la personne que j'aime, et celle que j'ai de moi-même.
Dans mon dernier texte, j'évoquais cette timidité qui me paralyse, ce refus viscéral d'associer le corps de l'être aimé à des actes que mon esprit juge dégradants. Je pensais avoir fait le tour de la question en posant le point final. Mais l'écriture a cet effet-là : c'est précisément en terminant de creuser cette pudeur sur le papier que j'ai heurté une autre vérité. Dans la foulée, une nouvelle question a surgi, une pensée qui me ronge désormais jusqu'aux os : est-ce que je ne me sens tout simplement pas assez légitime ?
La vérité, c'est que dans mon esprit, dès l'instant où j'aime une femme, elle transcende la condition humaine. Elle devient un sanctuaire de douceur et de pureté. Et face à cette lumière, mon propre reflet me terrifie.
Qui suis-je, moi, pour oser lever les yeux vers elle ? Je suis l'enfant des bas-fonds. Celui qui a côtoyé la destruction, J'ai le corps et l'âme marqués par des cicatrices que je cache comme je peux. Alors, quand j'imagine l'intimité s'installer, quand la vulnérabilité des corps doit se dévoiler, le contraste devient trop violent.
Ce contraste absolu agit chez moi comme un miroir grossissant de mes propres failles. Devant l'élue de mon cœur, je ne suis plus l'homme qui a survécu, je redeviens ce petit garçon sans estime de lui-même. Je me persuade que je suis personne. Un simple inconnu, nul et sans rien, qui s'introduirait par effraction dans un endroit beaucoup trop pur pour lui.
Même si des liens se tissent, mes traumatismes me murmurent toujours que je ne suis pas digne de respirer le même air qu'elle. Toucher celle qui incarne ma vision pur de l’amour quand on a l'impression d'avoir les mains sales de son propre passé, c'est avoir la sensation de la corrompre.
Ma paralysie intime n'est donc pas qu'une simple timidité. C'est la terreur absolue de salir ce qui est parfait.
Il me faudra du temps et du travail pour comprendre que si une telle femme décide un jour de me choisir, ce ne sera pas par erreur. Et il me faudra encore plus de temps pour accepter de cesser d'être un inconnu dans mes propres yeux.
L'amour me donne l'envie absolue de vivre, tout en me hurlant que je n'en suis pas digne. Aimer, c'est finalement devoir me pardonner d'être quelqu'un, face à celle qui représente tout.