Quentin Buisson

ÊTRE FRAGILE

Buisson Quentin

L'être humain naît avec une présomption d'invincibilité qui n'est qu'une erreur d'ingénierie. On nous apprend à faire confiance à notre carrosserie. On regarde nos mains, on sent le poids de nos os, l'élasticité de notre peau, et on se persuade que nous sommes bâtis pour durer, pour encaisser. Mais la peau n'est pas une armure, c'est une simple paroi de confinement. Les os ne sont pas des piliers de marbre, ils sont poreux, ils résonnent et se fatiguent sous le poids des séismes invisibles. Nous habitons une forteresse de verre, persuadés de piloter un char d'assaut. Et il suffit d'une seule fêlure, d'un seul impact bien placé, pour réaliser que nous sommes faits d'eau, de nerfs à vif et d'électricité instable.

Pendant très longtemps, j'ai cru que la fragilité était un synonyme de faiblesse. Que c'était le moment où l'on s'effondrait par terre en pleurant. J'avais tort. La vraie fragilité, la plus terrible, ce n'est pas de casser. C'est de rester entier alors que tout, à l'intérieur, a déjà volé en éclats. C'est cette tension permanente, celle d'un barrage hydraulique qui retient un tsunami et qui refuse de céder.

Mon esprit a compris cette loi physique avant moi. Face à la douleur, face à l'insoutenable, mon cerveau a décidé de s'assassiner lui-même pour me sauver la vie. C'est le miracle macabre de la dissociation. Pour ne pas hurler, l'âme se scinde. On crée une enveloppe extérieure parfaitement civilisée, polie, fonctionnelle, que l'on envoie au front. Et le vrai soi, l'enfant terrifié, le centre névralgique de la douleur, est emmuré vivant dans les profondeurs.

Seulement, si l'esprit est capable de mentir et d'anesthésier, le corps, lui, ne ment jamais. Les cellules ont une mémoire. La chair est l'archive absolue de nos traumas.

Il y a eu le 14 décembre. Ce n'était pas juste un événement, ce fut une oxydation totale. Depuis ce jour, le silence n'existe plus.

Mon radar d'hypervigilance a grillé en position ouverte. Les acouphènes sifflent, le champ visuel vibre sous les parasites d'un trip perpétuel, et mon système nerveux central tourne dans le vide, hurlant à la mort dans une pièce où il n'y a pourtant aucun danger.

C'est là que la fragilité de l’organisme se révèle dans toute son horreur. Puisque mon esprit refuse de traiter ce traumatisme, c'est ma chair qui s'en charge. Chaque aube est une scène de guerre. À la seconde même où je me lève, la verticalité agit comme un interrupteur. Mon estomac se paralyse, mon diaphragme se convulse. C'est le paradoxe destructeur du remède devenu poison : le cannabis, ce rocher que j'invoque pour écraser mes pensées et trouver le néant, détruit mon intérieur. Mon corps tente d'expulser un poison invisible dans des spasmes d'une violence inouïe. Le thorax écrasé, la gorge verrouillée, forcé d'avaler de l'air et de me brûler la peau sous des douches bouillantes juste pour court-circuiter mes propres capteurs de douleur. Le corps hurle ce que l'esprit s'interdit de pleurer.

Et pourtant, le barrage tient. C'est là que la folie de cette survie opère. Après avoir combattu mes propres organes, j'enfile mes écouteurs, je scelle mon scaphandre sonore, et je pars travailler. Le monde extérieur ne voit rien. À l'association, devant les enfants, au milieu de mes collègues, je suis là. Je ralentis mon métabolisme à une vitesse résiduelle, j'opère sous micro-bulle, je souris par pur algorithme social pour payer ma taxe d'existence. Le mouvement est parfait, les mots sont fluides. Personne ne peut soupçonner qu'à l'intérieur, le pilote est en apnée, calculant seconde après seconde le temps qui le sépare de la stase.

Mon appartement n'est pas un lieu de vie, c'est une chambre de privation sensorielle. Quand la porte se referme enfin, que les enceintes colonnes saturent l'espace pour étouffer le bruit de mon crâne, quand la résine se consument, la carrosserie a enfin l'autorisation de se dissoudre. Je deviens un fantôme, errant de pièce en pièce pour dissiper la surchauffe de mon hyperactivité, ou me figeant pendant de longues minutes, le regard dans le vide, seul face à l'immensité de mes propres algorithmes.

Nous sommes des architectures tragiques. Des assemblages d'os, de sang et de conscience, forcés de porter la voûte céleste d'un passé qui nous écrase. Je suis un système en ruine, fonctionnant sur des batteries de secours, empoisonnant ses propres racines pour offrir des fleurs à la surface. Et la beauté effrayante de ce naufrage, c'est qu'il est silencieux. Le chaos est absolu, la chair est à l'agonie, mais vu de l'extérieur, tout a l'air parfaitement, atrocement normal.

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