L'ART DE REFUSER DE MOURIR
TW: Ce texte contient la réalité brute et explicite d'un corps et d'un esprit détruits. Ne franchissez cette ligne que si vous êtes en paix avec vos propres démons aujourd'hui.
Sur le papier, j’ai passé vingt ans. Dans la réalité de mes os et de mes synapses, je suis un vieillard épuisé qui a déjà vécu cent vies de douleur. La dépression n'est pas une passade chez moi ; elle a été diagnostiquée alors que je n'avais que douze ans, s'installant pour devenir une pathologie chronique sévère à mes dix-huit. Cela fait presque dix ans que je cohabite avec la mort à l'intérieur de moi.
Je suis le résultat d'une équation qui aurait dû se solder par un suicide ou un arrêt cardiaque depuis bien longtemps. Si l'on m'ouvrait le torse aujourd'hui, on n'y trouverait pas l'anatomie d'un jeune homme en pleine force de l'âge. On y trouverait un champ de bataille fumant, un sanctuaire profané.
De l'extérieur, on voit un mec d'1m91. Ce qu'on ne voit pas, c'est que je suis prisonnier d'un corps de verre, marqué par les micro-fissures, les déchirures et les cassures. Ma croissance a été trop précoce, trop brutale, ne me laissant aucun répit pour me construire solidement. Je suis le locataire d'une ruine. Mes lombaires sont en miettes, mon dos se bloque inexorablement toutes les deux semaines, et mes hanches sont désaxées.
Se mouvoir dans l'espace avec une telle carcasse est une angoisse perpétuelle. Comment habiter le monde quand on a peur de la fragilité de son propre être tout entier ? J'ai marché, joué, et vécu pendant un an et demi avec une rupture des ligaments croisés au genou gauche, subissant des infiltrations à l'aveugle tous les deux mois parce que la médecine tâtonnait, incapable de comprendre la nature de ma blessure.
Et ce corps défaillant, loin de le préserver, je l'ai puni de ne pas être à la hauteur. Je l'ai marqué pour que la douleur de l'esprit trouve enfin une traduction physique. Ma peau est un registre de ma détresse : brûlures au briquet, à la cigarette, entailles à la lame de rasoir et au couteau. Jusqu'à cette fois où le vide était si assourdissant que j'ai été jusqu'à sectionner le muscle de mon propre biceps. Treize points de suture. Neuf à l'extérieur, quatre à l'intérieur. Aujourd'hui, mon bras me lance. Le tendre me fait mal, une piqûre de rappel fulgurante qu'en dessous de la cicatrice, ce n'est plus qu'un amas de chair à saucisse. L'automutilation était le seul moyen de reprendre le contrôle sur des douleurs somatique sévère qui me dévorait vif.
Mais les cicatrices physiques ne sont rien comparées au brasier neurologique qui me sert de cerveau. Je suis un manuel de psychiatrie à ciel ouvert. Trouble du déficit de l'attention, anxiété généralisée, fatigue et douleurs chronique, hyperphagie boulimique alternant avec l'anorexie, ralentissement et agitation psychomotrice. Et par-dessus tout, un Trouble de Stress Post-Traumatique Complexe couplé à une dérégulation émotionnelle d'une violence inouïe.
Je n'ai pas de niveau zéro émotionnel. Une émotion, chez moi, est un séisme. Alors mon esprit, pour ne pas imploser, a choisi la fuite : je vis dans un trouble dissociatif constant. La dépersonnalisation et la déréalisation sont mes colocataires ; je regarde souvent ma propre vie depuis le plafond, étranger à moi-même, déconnecté de cette chair qui souffre trop.
Comment affronte-t-on cela quand on n'est qu'un gosse ? On vole des cartes bancaires pour s'acheter une puissance virtuelle sur des jeux-videos. On pique la Nintendo DS d'un enfant à un mariage pour s'échapper. On s'enferme dans des simulations, parce que dans ces jeux de rôles, on maîtrise enfin le récit d'une vie de rechange. L'information en densité me plaît, ça me canalise.
Mais les pixels finissent par s'éteindre, et la réalité revient, toujours plus féroce. Alors, il a fallu braquer la chimie.
Je suis devenu poly-addict. Je fume un paquet de cigarettes tous les deux jours depuis mes treize ans, je tire sur ma vapoteuse quotidiennement depuis des années. Le cannabis coule dans mes veines chaque jour depuis mes treize ans également. J'ai consommé des drogues dures, de l'alcool, tout ce qui pouvait m'offrir cette once de dopamine que mon cerveau s'obstine à me refuser.
On m'a dit que ça me détruisait. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est que mon esprit est trop vivace, il produit des pensées mortelles en accéléré. Le cannabis me rend bête, et c'est exactement ce que je veux. C'est une anesthésie volontaire pour éteindre la machine.
Face à mon chaos, la médecine a répondu par l'artillerie lourde. J'ai croisé la route d'une centaine de professionnels de la santé : psychiatres, psychologues, sophrologues. Mon corps a ingéré une cinquantaine de médicaments différents. Ils m'ont imposé des camisoles chimiques terrifiantes. J'ai avalé des doses massives de Largactil, de 200 à 300 mg par jour, et tous les neuroleptiques possibles ont traversé mon cerveau. Ces poisons légaux ont détruit ma perception des choses. Je cherchais le sommeil, l'oubli, le silence, au point de m'enfiler des plaquettes entières de benzodiazépines, dormant trois jours de suite pour me réveiller, amer, dans une chambre d'hôpital.
Puis est venue l'apocalypse. La surdose absolue. Le point de non-retour. Un gramme net de Tramadol LP. Vingt cachets de Xanax 0.50. Quatre grammes d'ecstasy.
Mon système nerveux a hurlé. Syndrome sérotoninergique. Deux crises d'épilepsie, mon corps se convulsant violemment, avant de sombrer dans une anesthésie totale. J'ai frôlé la ligne d'arrivée. Je me suis réveillé, mais une partie de moi est restée dans les limbes.
Ce jour-là, j'ai perdu 60% de mes capacités. Physiquement, je suis cuit. J'ai ouvert une boîte de Pandore qui aurait dû rester scellée. De cette boîte sont sortis des acouphènes perpétuels ; le silence n'existe plus pour moi, remplacé par un sifflement strident qui me rend fou. Et surtout, le HPPD (Hallucinogen Persisting Perception Disorder) de type 2. Chronique. Avec les symptômes poussés au maximum. Ma vision est brisée. Quand les gens normaux ferment les yeux pour dormir, ils trouvent le repos dans le noir absolu. Moi, je trippe. Je passe mon temps à halluciner, épuisé par un cerveau qui refuse d'éteindre la lumière.
Je suis psychotique. J'ai traversé des bouffées délirantes aiguës sévères, parlant à des ombres que je voulais toucher, persuadé que le moindre passant dans la rue, alors que j'allais retirer de l'argent pour me droguer, voulait ma mort.
Et au milieu de cette putréfaction chimique et de cette violence médicale, il y a la violence des hommes. J'ai été trompé. J'ai été sali. J'ai été violenté, agressé sexuellement, physiquement, verbalement. Ces traumatismes sont ancrés dans ma chair comme des hameçons.
C'est pour cela que je me tiens à distance du bonheur. C'est pour cela que lorsque j'aime, j'ai cette timidité presque religieuse. Je me sens illégitime. Un inconnu aux mains sales, remplies de sang, de drogue et de folie, qui pénètre dans le temple pur de l'amour. J'ai passé ma vie à n'avoir personne pour prendre les coups à ma place. L'aîné que je n'ai jamais eu a laissé ma peau à vif face aux mauvaises personnes, face à l'école, face à la vie.
Mais au lieu de devenir un monstre, j'ai choisi d'être le bouclier. Je suis devenu ce grand frère doux pour tout le monde. J'ai travaillé avec des enfants de tout âges pour créer de la magie avec des lampes UV, essayant de leur offrir la lumière que l'on m'avait volée.
Aujourd'hui, mes idées noires sont mes compagnes de route. La fatigue chronique me cloue au sol. Les douleurs somatiques me rappellent que mon corps n'oublie rien. J'ai conscience d'être déréglé au maximum, cassé à contrecœur par les traumatismes et les neuroleptiques.
Mais il reste une chose. Une seule arme que personne n'a réussi à m'arracher, ni les médecins, ni les bourreaux, ni moi-même : ma putain de lucidité.
C'est elle qui me sauve. C'est elle qui pose un cadre filtrant devant mes yeux pour que je puisse rester moi. C'est grâce à elle que je me suis relevé, seul, de mes overdoses, de mes crises d'épilepsie, des coups, sans l'aide de personne.
Je suis un survivant qui écrit depuis les décombres de sa propre existence, mais il faut le vouloir pour m'abattre.
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