Quentin Buisson

LE BRAQUAGE CHIMIQUE

TW : Mentions d'addictions sévères, de traumatismes, de TDAH, de dérégulation émotionnelle et de détresse psychologique.

On entend souvent dire que le bonheur est un choix, une question de perspective ou d'effort. Mais quand on a le cerveau câblé à l'envers, on comprend très vite que le bonheur, ou ne serait-ce que la simple neutralité, n'est qu'une vulgaire transaction chimique. Et sur mon compte en banque neurologique, je suis à découvert depuis l'enfance.

Vivre avec un Trouble du Déficit de l'Attention, ce n'est pas être simplement distrait ou dans la lune. C'est naître avec une anomalie de l'architecture neuronale. Cette tour de contrôle censée filtrer les pensées, prioriser les tâches et réguler les impulsions, tourne au ralenti. La dopamine, cette fameuse molécule de la récompense qui donne aux gens normaux la motivation de se lever ou d'apprécier un accomplissement, s'évapore chez moi avant même d'avoir pu se fixer sur mes récepteurs. Ma machine tourne à vide, en surrégime constant, cherchant désespérément une étincelle de stimulation dans un monde désespérément terne.

Mais ce déficit n'est que la première fracture. À cette faille de naissance s'ajoute la rupture post-traumatique.

La dérégulation émotionnelle sévère n'est pas un trait de caractère. Ce n'est pas être trop sensible. C'est une lésion de guerre à l'intérieur du système nerveux. La violence, les chocs et la survie permanente ont physiquement modifié mon cerveau. Mes traumatismes ont hypertrophié mon centre primitif de la peur et de la menace — et l'ont bloquée sur la position alerte maximale. Le système de freinage est cassé. Je n'ai pas d'émotions tièdes. Quand mon cerveau ne ressent pas le vide absolu de la sous-stimulation, il ressent la terreur pure. Une contrariété devient une fin du monde, une angoisse devient une mort imminente, une peine de cœur devient une agonie physique. Mon système nerveux est un animal traqué qui hurle à la mort au moindre bruit.

Les gens normaux se réveillent le matin au niveau zéro : un état de calme plat, une neutralité acquise à partir de laquelle ils peuvent construire leur journée. Moi, je me réveille à moins mille.

Le simple fait d'essayer d'atteindre ce putain de niveau zéro, un niveau qui n'existe même pas naturellement dans ma biologie, est un travail de forçat. C'est une lutte de chaque seconde pour simuler la normalité, pour faire taire les sirènes d'alarme, pour retenir le barrage qui menace de céder sous le poids de mes propres pensées. Cette guerre invisible me vide de toute mon énergie vitale. L'épuisement n'est pas seulement mental, il est cellulaire.

Alors, comment on fait quand la seule chose que notre corps sait produire naturellement, c'est du cortisol, de l'adrénaline et de l'angoisse ? Quand la lucidité n'est qu'une lame qui s'enfonce un peu plus chaque jour, et que la simple idée de ressentir une once de repos semble être un mythe réservé aux autres ?

On braque la banque.

On se tourne vers la triche. C'est là que l'addiction cesse d'être un "vice" pour devenir une intervention médicale d'urgence. Je ne me noie pas dans les substances ou les excès par hédonisme. Je n'y cherche pas la fête. J'y cherche la réparation d'une injustice biologique.

Quand j'inonde mon sang de toxines, quand je sature mon esprit dans des réalités virtuelles jusqu'à l'épuisement, quand je pousse mon corps dans ses retranchements, je force la serrure. J'oblige mon cerveau, sous la contrainte absolue, à sécréter cette dopamine qu'il me refuse au quotidien. C'est un braquage à main armée contre ma propre chimie.

L'addiction, c'est le raccourci violent pour ressentir, ne serait-ce qu'une seconde, ce que ça fait d'être bien. Pas d'être euphorique, non. Juste d'être au niveau zéro. D'éteindre le radar de la survie, de faire taire la machine infernale des troubles, et de ressentir ce calme artificiel s'infuser dans mes veines. Pour une fois, le barbelé autour de ma gorge se desserre. Pour une fois, le monde ne s'effondre pas.

Bien sûr, je connais le prix de l'usure. Je sais que cette paix volée se paie avec des intérêts astronomiques. Je connais la descente, le corps qui lâche, la perte de soi et la destruction sociale. Je sais que la machine finit par s'enrayer, nécessitant des doses toujours plus lourdes d'anesthésiant pour obtenir un résultat toujours plus décevant.

Mais quand on meurt de soif dans un désert neurologique, on ne regarde pas si l'eau est trouble avant de la boire. On l'avale pour survivre un jour de plus.

Je ne suis pas une victime de mes addictions. Elles sont la béquille toxique qui me permet de marcher dans un monde où mon esprit, sevré de toute récompense naturelle et brûlé par le traumatisme, aurait dû s'arrêter de fonctionner il y a bien longtemps.

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