Quentin Buisson

TOXICOPHOBIE : LE PROCÈS DES LIGNES COUSUES

TW : Addictions, dépendances, usage thérapeutique et récréatif de drogues (cannabis, ecstasy), et stigmatisation sociale.

Buisson Quentin

Il existe une forme d’égoïsme invisible chez les personnes saines de corps et d’esprit. Une condescendance tranquille de la part de ceux qui n’ont jamais eu à poser le bout du doigt sur une molécule pour faire taire leur cerveau. Ils regardent la dépendance avec une sainte terreur, mais de quoi ont-ils peur au juste ? De la violence ? De la saleté ? De la déchéance ? Au fond, leur phobie n’est que le reflet de leur propre ignorance. Ils ont peur du vide qu'ils portent en eux et qu'ils n'ont jamais eu le courage d'explorer.

Le monde moderne souffre d'un manque cruel de nuance. La société adore les tiroirs bien fermés et les étiquettes grossières. Pour elle, il n’y a aucune différence entre une polytoxicomanie sévère au bord du gouffre, un simple fumeur de cannabis qui s'endort le soir, ou un bon vivant qui se met deux mines mémorables dans le mois pour célébrer l'existence. Tout est jeté dans le même sac infâme. L’échelle est pourtant immense, mais la nuance demande un effort intellectuel que la masse refuse de fournir.

Nous ne sommes pas méchants. Nous ne sommes pas violents. Ceux qui basculent dans l'addiction connaissent généralement par cœur la liste de leurs fantômes et l'origine exacte de leurs dérives. Nous souffrons déjà bien assez de nos propres dépendances, du combat quotidien contre nos récepteurs, et des lendemains à vif, sans que l'on ait besoin d'y rajouter le poids de la honte publique.

Le plus tragique, c’est que le jugement d'autrui agit comme un accélérateur de particules. Combien d’entre nous se sont engouffrés encore plus profondément dans la stase chimique précisément à cause de ce regard dégueulasse ? Le mépris des autres isole, et l'isolement appelle l'anesthésie. C'est un cercle vicieux parfait alimenté par la bien-pensance. On nous regarde parfois comme des monstres, des êtres sales, des déchets voués à n'être rien.

Pourtant, la réalité de nos vies détruit leurs stéréotypes à la chaîne. J’ai atteint des objectifs avancés, je vis, je travaille, je produis et je crée comme n’importe qui. Et si je devais être tout à fait honnête, je pense même que cette exploration récréative ou thérapeutique des coulisses de l'esprit m'a fait gagner sur plein de points : en sensibilité, en compréhension de l'humain, en recul sur la comédie sociale.

L'hypocrisie de ce tribunal est totale. Vos parents boivent leur verre de vin ou leur bière tous les jours, parfois plusieurs fois par jour. Sur le papier, d'après n'importe quelle étude clinique sérieuse, ce sont... des alcooliques. Mais parce que c'est légal, parce que c'est culturel, vous refusez de les voir de cette façon. Par contre, celui qui s'allume un joint le soir pour éteindre la surchauffe de sa journée, ou celui qui prend un parachute d'extasy un samedi soir pour s'élever, penser différemment et voir le monde sous un autre angle, celui-là est banni de la normalité.

C'est une question de culture générale et de décence. Quand le mot "récepteur GABA" ou "neurotransmission" vous est totalement inconnu, quand vous n'avez aucune notion de la chimie fine qui régit vos propres humeurs, ayez la décence de rester dans les domaines où vous possédez le minimum de connaissances théoriques et pratiques. Tisez votre alcool en silence, et foutez-nous la paix.

Nous ne sommes pas nés égaux. Certains traversent la vie avec une structure neurologique linéaire, sans rature, sans tempête interne ni trouble envahissant. Grand bien leur fasse. Mais d'autres naissent avec des tempêtes sous le crâne, des hypersensibilités ou des morceaux d'enfance arrachés.

Moi, garçon détruit et haché par la vie, je ne me permettrais jamais de juger une personne qui a eu la chance de suivre une ligne droite immaculée. Alors, que ces personnes respectent mon architecture. Qu'elles respectent celui qui a dû recoudre sa propre ligne de vie, morceau par morceau, ou faire un détour de quelques années dans les abîmes pour réussir à rejoindre la surface. L'humanité devrait fonctionner sur l'empathie et la résonance des douleurs, pas sur le tribunal des ignorants.

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